" L'Urgence au 21ème siècle" : en quoi l'évolution de la société, des moeurs, génère-t-elle une urgence différente ?

Publié le par Pierre FRITSCH

Texte d'une intervention donnée le 6/6/07 à la demande du Collectif Contre-coups, à Romans. Le thème a été fixé par l'association. Cette intervention a précédé un débat. Ce texte est celui que j'ai préparé et tapé dans la préparation de cette intervention. Dès que j'aurai le temps, je le retoucherai pour qu'il soit strictement la transcription de ce que j'ai finalement dit.

Pour démarrer en douceur, je vais vous synthétiser une histoire que raconte le sociologue Welzer-Lang dans un de ses ouvrages.

Julien a 35 ans. C’est un enfant d’un couple ordinaire dont il est un des trois enfants. Julien a le plaisir d’enseigner et en fait son métier. Rien ne le distingue de toutes ces personnes qu’on croise dans les centres-villes. C’est un homme moderne, sensible aux grandes causes humanitaires et, comme beaucoup d’autres, un homme bien désireux de vivre avec son amie de coeur une longue histoire d'amour. Sa compagne, Sandrine, est institutrice.

Ils ont vécu une brève mais intense histoire d'amour. Rencontre faite de complicité, de plaisirs. Naviguant entre deux femmes, elle lui demanda de choisir. Il prit peur. Ce fut la première rupture. Elle est partie enseigner loin de la métropole.

Quand elle est revenue, 4 ans plus tard, Julien était « disponible ». Après un bref échange téléphonique, ce furent les retrouvailles et très rapidement, ils s’installent ensemble dans l'appartement de Julien.

Tout bascule quelques mois après leur installation commune. Un soir, au cours d'une "scène de ménage" Julien l'a giflée. Le coup fut bref, court. La main claqua. Elle eu mal, très mal. Mal à la tête et, surtout, mal dans le coeur. Comment cet homme-là, cet homme rêvé pendant de longues nuits lors de son séjour dans les îles, comment cet homme pouvait lui aussi faire ces gestes.

Elle n'avait jamais été violentée mais elle avait déjà vu son père, sur sa mère… En un instant, une fraction de seconde qui ressemble à des heures, elle le regarda différemment.

Julien s'effondra en excuses, les larmes coulèrent à pleines joues. Il s'excusa, expliqua qu'il ne comprenait pas et puis qu'il ne voulait pas la perdre, elle, le joyau de sa vie. Il ne pouvait expliquer son acte. Atroce. Condamnable. Il se sentait souillé de lui avoir fait vivre cet affront. Les larmes, le tremblement de sa voix, son regard, tout concourait à obtenir le pardon et elle lui accorda. Sans problème, sans aucun doute. D'un commun accord, Julien et Sandrine mirent cet acte sur le compte de la colère, du stress que vivait Julien à l'école (…)

Les retrouvailles furent l'occasion de repenser leur mode de vie, de ré-interroger les habitudes.

Et puis, 6 mois plus tard, Sandrine attendait Julien impatiemment pour lui annoncer la bonne nouvelle : enceinte, elle attendait un enfant de lui. Ce soir là, ce fut la fête, la grande fête.

Deux mois plus tard, après un repas ordinaire, Julien lui reproche de continuer de fumer, de ne pas faire attention à elle et « au petit », de trop sortir... Elle ne se souvient plus de sa réponse exacte, mais se rappelle le sentiment d'injustice provoqué par les paroles de son ami. Le ton monte, Julien crie, elle répond. Les gestes s'enchaînent, se bousculent. Julien en arrive à l'étrangler en criant « Arrête, écoute-moi ! ». C'est l'horreur.

Paniquée, Sandrine se dégage, prend quelques affaires à la va-vite et va se réfugier chez sa mère. Julien a eu beau l'appeler, lui promettre de ne plus recommencer, faire valoir son amour, la fatigue, implorer l'avenir de l'enfant à naître… Elle ne le croit plus. Ou plutôt, elle ne sait plus.

Elle annonça alors son intention d'avorter. « Quelle que soit l'issue, je n'aurai pas d'enfant dans ces conditions. Je ne veux pas d'enfant qui ait vu son père frapper sa mère. »

On lui décrit le cycle de la violence, la spirale infernale qui se poursuit inexorablement quand l'homme n'a pas pris les moyens de changer. On lui dit que la colère et l'amour sont deux réalités différentes. Que l'amour qu'elle portait à Julien n'était pas en cause. Mais que dans l'état actuel de nos connaissances sur les hommes violents, il pouvait lui affirmer que si elle lui accordait à nouveau son pardon, comme çà, à nouveau il recommencerait à la violenter.

« De quel droit ? », demandait Julien. De quel droit pouvait-elle décider d’avorter ? C'est toujours émouvant de voir un homme pleurer, dire sa rage d'être impuissant à changer le cours des choses. Sa tristesse de perdre l'être aimée. Dans un entretien, il lui fut ré-expliqué qu'il avait un problème à résoudre avec sa volonté permanente de vouloir contrôler ses proches. Personne ne pourrait l'aider s'il ne s'aidait pas lui-même. Il comprit que le problème était en lui et qu'il fallait qu'il arrête de se faire prendre en charge par les autres.

C’était en septembre. Le mois de janvier suivant, il appela le centre pour hommes violents.

D'abord déprimé, ayant appris que Sandrine s'était effectivement fait avorter, il avait un temps pensé à se suicider, à couper le fil qui le retenait à la vie. C'est l'époque où il est à la lisière de la faute professionnelle. Puis quelques semaines après ce régime où l'alcool se conjuguait aux boîtes de conserves qui s'empilaient dans sa cuisine, il considéra qu'il avait assez pleuré sur son sort. Il fut pris alors d'une boulimie de relations sexuelles, présentées comme autant de trophées contre la solitude.

Quelques lettres furent échangées avec son ancienne amie. Elle lui affirmait son amour, mais aussi sa volonté de refaire sa vie autrement. Il n'y comprenait plus rien. Jamais il ne s'était senti si seul.

A partir de janvier, il participa à un groupe de paroles. Semaine après semaine, Julien discutait de sa vie d'homme. De cet homme à qui on avait déposé en cadeau l'habitude de se taire, de ne pas parler de lui, de ses émotions. Les échanges étaient tour à tour vifs et émouvants. Il put s'expliquer à lui-même qu'il avait du mal à accepter ses proches comme ils ou elles étaient, qu'il voulait toujours les voir à travers ses propres lunettes. Il en avait voulu à Sandrine de ne pas être une femme exceptionnelle, cette femme parfaite rêvée à travers la littérature. Il lui reprochait aussi de douter de lui, de ne pas lui faire entièrement confiance.

Semaine après semaine, avec les autres et les animateurs du groupe, il cessait de se cacher derrière la responsabilité de l'autre. En même temps, il disait qu'il commençait à apprécier les moments où il était seul, sans rien faire. « Juste à s'allonger sur le lit pour rêver » ou prendre le temps d'écrire à un vieil ami.

Parallèlement au groupe, il avait entrepris une démarche chez une psychologue.

Un soir, à la porte de l'école, il eut la surprise de voir Sandrine qui l'attendait. Il et elle partirent ensemble au restaurant. Ce soir là, lui et elle parlèrent peu. Il lui dit juste son espoir que peut-être, un jour, elle pourrait lui pardonner ses actes et oublier les cicatrices. Ils se quittèrent sur le seuil du restaurant. Chacun-e reprit sa voiture et rentra chez soi.

En fait, souvent, il suffit d'entendre quand l'autre dit « Arrête, tu me fais mal ». Julien a fini par l’entendre et il a fini par s’entendre avec Sandrine et eurent deux petites jumelles. Mais ça aurait aussi pu finir autrement et même beaucoup plus mal.

Souvenons-nous de Marie TRINTIGNANT ; ça a vraiment mal fini. Elle est morte sous les coups de Bertrand CANTAT. Une colère de trop. Fruit du hasard et de la malchance ou résultat d’une stratégie masculine pouvant devenir mortelle ? Qu’y a-t-il finalement derrière ce qu’on appelle des violences conjugales ? Peut-on agir ? Doit-on agir dans ce qui reste a priori une affaire inter-individuelle ? De quels moyens dispose-t-on pour agir dans l’urgence, avant que la mort n’arrive ? Et l’urgence, c’est bien beau, mais urgence pour qui, pour quoi ? Oui, ces questions se posent, comme se pose en premier lieu celle-ci : l’urgence de Sandrine se posait-elle dans les mêmes termes que l’urgence de Julien ? et ces urgences sont-elles identiques ou symétriques à l’urgence du centre qui a accueilli tour à tour Sandrine et Julien ? Et les politiques, eux, ont-ils réagi avec l’urgence possible sur cette question des violences conjugales ? Ces politiques ne sont-ils pas eux-mêmes dépassés, précédés, par le rapport aux valeurs d’une société donnée à un moment historique donnée ? C’est à toutes ces questions complexes auxquelles nous allons tenter d’apporter ensemble non pas des réponses, mais des éléments de réponse, ce soir.

Les éléments que je vais moi-même vous apporter, dans un premier temps de la soirée, je les tire de mon expérience personnelle, de ce que je peux voir de l’expérience des autres, à partir d’un regard plutôt sociologique sur ces expériences.

Qu’est-ce que c’est ? Se doter d’une paire de lunettes sociologique, d’une grille de lecture sociologique, c’est ne pas renoncer à chercher les explications aux phénomènes à partir des relations entre les personnes et avec les choses. C’est notamment partir du point de vue selon lequel « les violences », ou d’autres phénomènes sociaux, ne proviennent d’une « nature intrinsèque » ou d’un quelconque « déterminisme biologique », mais de la situation d’une société à un moment historique donné, dans un contexte donné.

Par exemple, l’idée que je me fais d’un « sans papiers » est construite à partir de ce que j’en connais ou de ce que je crois en connaître. Et mon rapport aux « sans papiers » n’aurait pas pu être le même quand la question ne se posait pas, il y a un siècle. De même, mon rapport aux « sans papiers » ne pourra être le même dans 100 ans. L’idée même de « sans papiers » n’existe que dans une société où existent les papiers. Autrement dit, une même personne qui est aujourd’hui « sans papiers », elle n’aurait pas pu être « sans papiers » il y a 50 ans. Son statut de « sans papiers », le fait qu’une personne ait une vie de « sans papiers », n’est pas directement dépendant de sa personnalité mais dépend bien plutôt du contexte social dans lequel chaque individu se trouve. Cette approche sera la mienne tout au long de mon intervention.

Une autre lecture que j’aurai, et qui découle naturellement de la première, est que notre rapport aux choses dépend avant tout de la place à laquelle on se trouve à un moment donné. L’expérience vécue d’un « SDF » ne peut se confondre avec l’expérience vécue d’un autre « SDF », ne serait-ce que parce que leurs expériences personnelles cumulées depuis tout petit les conduisent à avoir un regard différent sur une même situation ; ils ne lisent pas la vie de la même manière, ils n’ont pas la même « carte du monde ». Et si ceci est une réalité qui se vérifie tous les jours, alors que dire de la représentation que peuvent avoir les personnes qui font profession du soutien aux « SDF » ? que dire de la représentation qu’en ont les politiques ? On admettra donc qu’on ne peut confondre les positions et qu’il nous faut nous tenir à l’écart de la symétrisation des unes par rapport aux autres.

Alors je voudrais maintenant prendre quelques exemples pour illustrer mon propos, et je vais, pourquoi pas, m’intéresser aux « sans papiers » dont j’ai déjà un peu parlé. Combien y’a-t-il de « sans papiers » ? Les chiffres divergent et se situent entre 60.000 et 200.000 je crois. C’est-à-dire que dans l’option haute, la situation de « sans papiers » concernent à peu près 0,3 % de la population de notre pays. On ne peut pas dire qu’en tant que telle, la présence sur le territoire de personnes irrégulières en si petit nombre soit un problème ; il n’y a pas de quoi « faire un plat » d’un problème qui pourrait être relativement mineur au regard d’autres problèmes sociaux. Et pourtant, le débat politique largement porté sur les questions d’immigration depuis 20 ans a conduit à ce qu’une loupe soit posée sur les « sans papiers ». Alors prenons la loupe et remontons le fil.

Ce qui caractérise le « sans papiers », ce n’est pas qu’il n’ait pas eu d’existence avant qu’il n’ait pas de papiers, puisque Monsieur Machin, « sans papiers », existait avant d’être dans cette position administrative. Le statut administratif de « sans papiers » est celui créé par le fait que la France refuse à telle ou telle personne le droit d’y séjourner et donc d’y vivre ou d’y travailler. Cette possibilité que la France refuse est offerte par des dispositions législatives et réglementaires qui ont été prises par les politiques.

C’est bien le personnel politique qui a pris des dispositions créant le « sans papiers », créant cette situation où des personnes désirant séjourner sur le territoire national en sont empêchées. La France « ne pourrait accueillir toute la misère du monde », parce que la France se trouve déjà en difficulté pour pourvoir en travail tous « ses nationaux ». Avec un taux de chômage élevé, il est inenvisageable que les emplois puissent être occupés par des personnes étrangères si ces mêmes emplois peuvent être pourvus par des personnes dont la naissance confère des droits.

En même temps, comme notre société n’est pas en mesure d’accepter qu’on expulse par barque les personnes étant arrivées en France en barque, le discours politique invitant à ce que les étrangers restent chez eux se pare d’une volonté affichée de « soutien au développement » des pays nous envoyant leurs déchets humains, produits de l’incapacité qu’auraient les pays tiers à régler les conséquences de leur mauvaise gestion. Bien sûr, ce discours oublie au passage qu’une quantité importante de « sans papiers » est directement produite par des lois et règlements qui enlèvent leurs droits, en France, à des personnes qui pourtant avaient jusqu’ici des droits. J’ai toujours aussi trouvé assez surprenant que nous puissions pousser nos enfants à aller faire des études à l’étranger tout en expliquant aux étrangers que leur venue en France serait négative pour eux-mêmes et leur pays.

Toujours est-il qu’à l’interface de ces décisions politiques et des « sans papiers » destinataires de ces décisions, il se trouve un certain nombre d’agents auprès desquels les « sans papiers » sont amenés à être en contact. Le policier et le juge, le représentant du Préfet, l’association de soutien aux sans papiers, l’association pour l’hébergement d’urgence, l’assistante sociale ou l’avocat. Tout ce monde est sollicité.

Pour autant, et quelque soit là la place que chacune a dans le dispositif d’ensemble, toute cette pléiade de personnes porte des valeurs, une éthique, qui les poussent à se mobiliser dans une direction plutôt que dans une autre. Deux juges, en fonction de leur éthique différente, face à une situation identique, mobiliseront des arguments juridiques différents et prononceront des arrêts différents face au recours qui a été introduit par l’association de soutien aux sans papiers contre la décision du Préfet de « reconduire à la frontière ».

L’association de soutien, elle-même et en tant que collectif, est guidée par des orientations générales, voire des orientations morales, qu’elle considère comme transcendantes, comme des valeurs supérieures qui guideraient notre société. Par exemple, comme valeur qu’on voudrait transcendante, on pourrait dire : « aucune société ne peut accepter d’atteindre à la dignité des personnes ». Ca fait partie de ces sortes de valeurs qu’on pense intemporelles, comme si la question ne pouvait être discutée par personne, que c’est ainsi et qu’il en sera toujours ainsi.

Or d’abord on sait bien, au fond de nous, qu’il n’en a pas toujours été ainsi tout le temps et en tout lieu. Mais en plus, si nous devions avoir un débat sur ce qu’est que la « dignité des personnes », j’ai peu de doute sur le fait qu’on puisse passer des soirées passionnantes à discuter. Ces grandes valeurs qui sont celles de chacun et chacune de nous, c’est ce que j’appellerais notre « projet ou modèle social ». Dans notre débat nocturne passionnant, sans doute alors faudrait-il revenir à des choses plus terre à terre, à des problèmes concrets qui permettraient d’illustrer par l’exemple de quoi on parle.

Et là, moi, dans ce débat d’ordre philosophico politique, je vous parlerais de quelqu’un que je connais pour avoir échangé plusieurs fois avec lui. Ca fait maintenant 6 ans qu’il est en France. Il est arrivé d’Algérie parce qu’il avait envie d’en partir tout comme la copine de ma fille veut quitter la France pour aller travailler en Angleterre. Là-bas, il avait laissé son père et sa mère et il se promettait d’aller les voir de temps en temps. Depuis, ils sont morts tous les deux dans un attentat ; il n’a plus de raison d’y retourner. La France lui refuse de séjourner et de travailler. Il vit depuis 6 ans dans des squats qu’il se trouve dans des garages ou des caves de Valence. Il traîne seul parce qu’il ne veut pas être embêté dans des milieux où tout n’est pas rose. L’Etape et l’Entraide, à Valence, sont des pied-à-terre pour lui, surtout pour qu’il se fasse une petite toilette. De temps en temps, mais très rarement, il travaille « au black ». Vulnérable à cause de sa condition de « sans papiers », ceux qui l’emploient le jettent sans le payer, en le menaçant de l’amener au flic s’il fait le malin. Il grignote un petit peu tous les deux jours. Il dort au milieu des rats qui sont dans les parties souterraines de Valence. L’autre jour, d’ailleurs, il avait la moitié du visage purulent ; c’était le résultat d’une nuit passée dans un milieu qu’il m’a dit pas très propre. L’hôpital de Valence lui a réclamé une centaine d’euros avant de vouloir s’occuper de lui, parce qu’il n’avait pas les papiers nécessaires. L’hôpital lui a ensuite prescrit une ordonnance qu’il a dû aller chercher en pharmacie. « Des blancs », comme il dit, lui ont trouvé l’argent nécessaire avant qu’il puisse être effectivement soigné… Bref, je vous passe les détails. Son urgence à lui, elle est quotidienne et vitale.

La réponse du politique, elle s’inscrit dans un temps beaucoup plus long et quand le politique parle d’urgence, c’est en rapport avec le temps assez étalé de l’action politique. Là, au milieu, on trouve des bénévoles ou des professionnel-le-s tiraillé-e-s entre l’urgence de traiter la situation, de ne pas laisser un être humain dans une telle galère, et entre l’inscription de leur action dans un dispositif d’ensemble mis en place et financé par le politique ; le politique croyant répondre à un problème de chômage par la création d’un « sans papiers ». Ce dernier, de « victime » qu’il est en réalité, par un tour de passe-passe dont les minorités font toujours les frais, il est devenu « le problème ». Mais quand même, en trame de fond, notre « modèle social », comme une sorte de projet politique à très très très long terme, fonctionne comme une boussole, tant pour les bénévoles que pour les professionnels appelés à agir au quotidien, que pour les politiques pris dans une entreprise de « normalisation » généralisée. Mais en fait, ce « modèle social » est tellement intériorisé et cristallisé dans notre vie de tous les jours, qu’on ne se rend même plus compte qu’on agit à partir de ce modèle.

Mais revenons à notre question d’urgence. Moi, en fait, et contrairement à ce qui était indiqué dans la plaquette qui vous a conduit jusqu’ici, je ne peux être qualifié de sociologue, même si je cherche, à partir d’études faites dans un cadre universitaire, à comprendre la société en adoptant un « point du vue sociologique ». En fait, je suis plutôt quelqu’un qui spécialise ses études sur les rapports entre les hommes et les femmes et c’est dans ce cadre que les violences conjugales, c’est un peu plus ma spécialité que la question de « l’urgence ». Alors quand on m’a sollicité pour venir discourir devant vous, il a bien fallu que j’interroge « l’urgence » et que j’interroge les diverses façons d’appréhender « l’urgence ».

Pour reprendre notre exemple des « sans papiers », on voit bien que « urgence » ne veut pas dire la même chose selon la place où on se trouve et le point de vue qui est le nôtre à « l’instant T ». Si donc on cherche comment on pourrait définir « l’urgence », on voit qu’on ne peut le faire à partir de la question du temps ou de la durée. Si je dis : « il est urgent de soigner cet enfant qui s’est fait enfoncer la cage thoracique dans un accident de voiture », j’entends par « urgent » la nécessité d’agir dans la minute ou l’heure. Si par ailleurs, je dis : « il est urgent d’agir contre le stationnement gênant », j’entends par « urgent » la nécessité d’agir dans les mois ou les années qui viennent. Et si par contre je dis : « cette société est injuste, il est urgent de la changer », je m’inscris là dans une temporalité encore différente. Donc la définition de « l’urgence » à partir du temps qui sépare le problème de la solution, cette définition ne peut être pertinente ; il faut trouver autre chose que cette mesure précise qu’est le temps.

Mais, je ne sais pas si vous avez fait attention, je viens à l’instant de parler de « problème » et de « solution » et, chez moi, en travaillant sur la question devant ma page blanche, je me suis demandé, en fait, si la définition que peut donner un individu à la notion « d’urgence » n’est pas celle de la durée qui apparaît raisonnable et du degré de nécessité d’une solution à un problème.

La « nécessité » et la « raison » me font dire que si cet enfant n’est pas soigné dans l’heure, il va mourir ; il y a nécessité de le faire vivre, puisqu’il a été conçu pour vivre, et la raison me fait dire, parce que l’expérience a été faite 1.000 fois, que si ce n’est pas fait dans l’heure qui suit il va mourir. Il y a bien urgence.

La « nécessité » et la « raison » me font dire que si je laisse les voitures se poser en masse et n’importe où au centre ville de Romans, il n’y aura, notamment, plus de place pour les piétons. Si je pense que les personnes qui font vivre un centre-ville, ce sont les piétons, et que j’aime le centre-ville, il est absolument nécessaire d’en sortir les voitures parce que si je ne le fais pas, selon mon point de vue, le centre-ville va s’éteindre. Il y a donc bien « nécessité », mais la « raison » me fait dire que le « degré de nécessité » laisse un peu le temps d’agir. Si dès ce soir je ne dégage pas les voitures du centre-ville, ça n’entraînera pas un déclin inéluctable du centre-ville de Romans dès demain matin… mais il y a urgence.

La « nécessité » et la « raison » me font dire que si l’idée que je me fais du sens de la société c’est de permettre à tout le monde d’y être bien et d’y avoir sa place quelles que soient les conditions de sa naissance, alors je considère qu’un « monde durablement injuste » a vocation à disparaître par autodestruction ; si « monde » est synonyme de « justice », alors « l’injustice » est la négation du monde et l’injustice donc est « immonde ». La « nécessité » est bien présente, mais « la raison » me fait dire que le « degré de nécessité » est assez relatif au regard qu’on peut porter sur la société. Le problème est suffisamment vaste pour savoir que s’il y a utilité à ne pas attendre pour affirmer la nécessité d’un « monde juste », - il y a donc bien urgence - en même temps il ne fait pas de doute que l’échelle de temps est bien le long terme…

Ainsi, si on fait un petit peu le point, je crois avoir montré ici qu’il n’y a pas « d’urgence en soi ». La relation à l’urgence n’est pas un truc avec lequel on naît, c’est quelque chose qui nous est propre et qu’on a tiré de notre relation au monde et au reste de la société, à ses « valeurs », à son « modèle social ». Si donc on ne naît pas avec des urgences prédéfinies dans nos gènes, que l’urgence naît de notre expérience sociale personnelle, non seulement il est logique que le rapport aux « urgences » change, mais il est également logique que chaque individu ait sa propre échelle de valeurs, ses propres échelles « d’urgence ».

Est urgent pour une personne donnée, ce qu’elle considère comme urgent. C’est légitime pour tout le monde que de penser qu’il faille changer rapidement ce qui heurte sa conscience ou met en danger son existence. Et moi, dans la série de « mes urgences », celles que je considère déterminantes pour la société que je veux, il y a les violences conjugales. Je vais vous dire pourquoi je crois que face aux violences conjugales, il y a urgence d’agir.

Je vais reprendre notre cas du départ, celui de Sandrine et Julien. Julien aimait Sandrine et Sandrine le lui rendait bien. Julien, après quelque temps de vie commune a porté un premier coup sur Sandrine. Ce coup a émergé lors d’une crise aigue, un soir où le vinaigre a pris le dessus. Ensuite, les pleurs, les excuses, les « j’ai pété les plombs ». Elle, elle l’aime, elle le pardonne. Lui, il l’aime. Ils font le point et tout redevient beau. C’est une nouvelle lune de miel, l’idyllisme reprend le dessus. « Possibilité de nouveau départ et réparation », se disent-ils, et la vie continue.

Et puis un jour, là, ça a été 6 mois plus tard, « boum », c’est reparti, Sandrine se reprend une raclé. Il se confond en excuses et promet qu’il ne recommencera plus. Mais c’en est trop pour elle, elle part et elle avorte de cet enfant qu’elle voulait tant avoir avec lui. Elle a trouvé l’entourage qui fallait, juste au moment il le fallait, cet entourage qui lui a donné la force de dire « non » et de tenir son « non » jusqu’au bout. Sinon que ce serait-il passé ?

Ce que nous enseigne les enquêtes menées, c’est que si elle n’était pas partie, elle l’aurait à nouveau pardonné, ils auraient revécu encore une « lune de miel », reparlé d’un nouveau départ et 3 ou 4 mois plus tard, elle aurait à nouveau pris une raclé. Et le cercle infernal, la spirale de la violence conjugale aurait repris pour même, dans certains cas, en arriver à ce que les coups pleuvent plusieurs fois par semaine. On peut garantir l’accélération du cycle à partir des études faites.

Et puis, si le sort la désigne, ce sera son tour de mourir cette année comme plus de 120 autres femmes en France vont mourir cette année. Tous les trois jours – c’est maintenant un chiffre assez connu – une femme meurt sous les coups de son mari ou conjoint ou ami… Quand donc une femme crie « au secours » au commissariat de Police ou dit « au secours » en tapant à la première porte qu’elle pense pouvoir s’ouvrir à elle, il est d’une urgence vitale qu’elle soit entendue. Et je dirais même qu’il faudrait pouvoir l’entendre avant que ça ne tourne aussi mal.

Je ne connais personne qui ait pu se dire « tiens, j’ai fait la connaissance de ce type hier soir, il m’a frappé toute la nuit et je vais rester avec lui parce que je l’aime ». Ca ne se passe jamais comme ça. Il y a du temps qui passe, de l’amour qui naît et grandit, une volonté de contrôle de l’autre qui s’empare de Monsieur et un passage à l’acte, calculé, qui vient poser le premier jalon d’un mécanisme devant conduire à la soumission de la conjointe. La spirale infernale fonctionne comme un « mille-feuille » de la soumission. A chaque tour de la spirale, le coup porté vient en remettre une couche et renforcer la soumission à l’homme aimé et qui, souvent, reste l’homme aimé. Il est donc important, et je dirais même urgent, de ne pas attendre le seuil de l’insupportable ou celui de la mort pour saisir toutes les occasions qui se présentent d’aider la femme violentée à s’extraire de cette soumission.

« Bon d’accord, me dira-t-on, il y a violence en violence. On a quand même bien le droit de s’engueuler de temps en temps ! » Alors oui, je partage, mais dire qu’on s’engueule, ça veut au moins dire que chacun gueule après l’autre ; il y a une sorte d’égalité ; on est dans le registre du conflit et le conflit n’a jamais fait de mal. Mais conflit et violence ne sont pas des choses égales et dans le cas de la violence, on est bien dans un objectif de soumission par la domination.

La définition des violences se réfère à la notion d’atteinte à la personne. Pour Garver, dès 1968, les actes violents, quels qu’en soient la nature et les protagonistes, sont une atteinte à l’intégrité physique et psychique de la personne. Maryse Jaspard, en 2003, dans son rapport rendu dans le cadre de l’enquête nationale ENVEFF précisait : « La violence est fondée sur un rapport de force ou de domination qui s’exerce par les brutalités physiques ou mentales entre au moins deux personnes. Il s’agit d’imposer sa volonté à l’autre, de le dominer, au besoin en l’humiliant, en le dévalorisant, le harcelant jusqu’à sa capitulation et sa soumission ».

On voit bien là qu’il ne s’agit pas de s’arrêter aux coups portés contre sa conjointe, il s’agit aussi de comprendre que ces coups font partie d’un ensemble de dispositions visant au contrôle total de la situation. Le coup porté n’en est que la cerise sur le gâteau. Les premières couches de notre mille-feuille de la violence conjugale sont souvent d’abord des attitudes verbales de dénigrement, de dévalorisation, dont le résultat est inévitablement d’accroître l’emprise sur l’autre, de faire douter l’autre de ses capacités, de le faire céder devant les exigences de l’autre, d’engendrer en même temps peur et culpabilité de la victime.

« Oui, entend-on ici ou là, mais si la femme se laisse faire, c’est qu’elle consent à ne pas faire autrement. Rien ne l’empêche de partir, elle a des ami-e-s, il y a la police, etc. » Une des histoires qui se racontent même le plus dans les soirées entre mecs, même quand il y a des femmes, c’est ce truc, vous savez, selon lequel « les coups, elles aiment ça ! » Et je répondrais à cette histoire de consentement en reprenant le propos de Nicole-Claude Mathieu. Elle a fait très pertinemment remarquer qu’il ne fallait pas confondre « céder » et « consentir ». Elle parle d’âne et de carotte, car c’est bien connu que les ânes aiment les carottes. Elle dit de façon très juste : « Le maître croit et dit que l’âne aime la carotte, mais l’âne ne possède pas de représentation d’une carotte sans bâton, contrairement à son maître. Le maître ne partage donc pas « les mêmes représentations ». L’âne consent, tout en espérant la carotte, à ne pas être battu. On pourrait tout aussi bien appeler cela « refus » que « consentement ». » Pour le formuler autrement, les femmes emploient des stratégies parce qu’elles refusent le bâton, pas parce qu’elles y consentent.

Le viol, c’est-à-dire la relation sexuée non désirée, fait bien sûr partie de ces stratégies mobilisées par les hommes. Or faut-il le rappeler ? oui, je crois qu’il faut le rappeler, si « les peurs collectives se focalisent sur la barbarie du viol par surprise, perpétré par des inconnus », il faut alors rappeler que « les violeurs sont très fréquemment des proches » (Jaspard). C’est un peu comme les enfants ; pour les mettre en sécurité, il faut les sortir de leur famille puisque c’est là que sont les plus grands risques pour leur intégrité physique et mentale. Toujours est-il que le viol est un des moyens dont les hommes ont doté les hommes pour perpétrer et perpétuer leur domination. Pour autant, il faut quand même le souligner, si j’ai pu dire tout-à-l’heure que la violence conjugale était inscrite dans une spirale infernale, les agressions sexuelles « ne sont pas toujours insérées dans le continuum violences verbales, violences psychologiques et violences physiques. »

On va me prendre pour un moraliste, alors je vais tout de suite vous rassurer, mais aussi vous alerter. Messieurs, tout ne se vaut pas et il ne s’agit pas de tout mélanger. « Les partenaires féminines savent établir la différence entre ébats sexuels désirés et partagés, coïts par habitude ou pour faire plaisir, et rapports forcés, qu’ils soient accompagnés ou non de brutalités physique. » Mais le résultat de ces relations non désirées et répétées, c’est une « sensation de dégoût, la perte d’estime de soi, des sentiments de honte et de culpabilité », et tout ça d’autant plus que la femme est très amoureuse (Jaspard).

Aussi, quand une femme vient dire « arrête, tu me fais mal » (Welzer-Lang), il faut l’entendre, et il y a urgence à le faire, parce que non seulement sa vie peut être en danger, mais aussi parce qu’un processus de dénégation de sa qualité d’être humain est en route. Quand elle dit « arrête », il ne faut pas repousser à plus tard la chance qui se présente de l’aider à se sortir de cette oppression.

Je ne sais pas si vous le savez, mais il y a des mères qui sont en train d’intenter un recours international contre les tribunaux américains parce qu’elles considèrent que « les tribunaux des États-Unis violent les droits humains des enfants et des mères ». Les mères en question estiment qu'en « accordant fréquemment la garde d'enfants aux agresseurs physiques et sexuels de ces jeunes, les tribunaux ont manqué à leur devoir de protection de la vie, des libertés, de la sécurité et d'autres droits humains de mères violentées et de leurs enfants ».

La plainte donne le détail de plusieurs causes où une preuve médicale a documenté les agressions sexuelles infligées à des enfants. Pourtant, dans chaque cas, le père agresseur a obtenu la garde exclusive des enfants qu'il avait malmené-e-s. Plusieurs des mères en cause ont été condamnées par les tribunaux à des peines de prison pour leurs tentatives persistantes de protéger leurs enfants face à ces sévices ; plusieurs d'entre elles ont reçu l'ordre de ne plus parler de ces agressions ou de ne pas les signaler aux autorités. Toutes ces mères se sont vu refuser le droit de communiquer avec leurs enfants pendant un certain temps, même si aucune d'entre elles n'a jamais été convaincue de leur avoir fait de tort.

« Ma vie a été complètement fracassée cette journée-là, et mon enfance, détruite », a pu dire un des requérants, enfant devenu adulte, en parlant du jour où un juge du tribunal de la famille a ordonné aux adjoints du shérif de le livrer à la garde de son agresseur. « C'est comme si on m'avait kidnappé, dit-il. J'ai été arraché à tout ce que je connaissais... On a fait de moi une possession plutôt qu'un enfant. » Il a enduré des années de traumatisme et de terreur dans la maison de son père avant de s'en échapper et de revenir chez sa mère à l'âge de 17 ans. Et maintenant, il est hanté par le souvenir de ces années pendant lesquelles il était impuissant à empêcher les visites nocturnes de son père dans les chambres de ses soeurs.

Des études consacrées à la discrimination sexuelle, menées durant les décennies 1980 et 1990, ont révélé certaines tendances inquiétantes des tribunaux américains à minimiser ou à excuser la violence des hommes à l'égard des femmes et à favoriser les agresseurs.

Le recours invite la Commission interaméricaine des droits de l'homme à définir les étapes auxquelles doivent se plier les États-Unis pour satisfaire à leurs obligations en ce qui concerne les droits humains des femmes et des enfants agressé-e-s, en l’occurrence dans le contexte de garde d'enfants.

En décembre 2005, l'American Civil Liberties Union a déposé un recours auprès de la Commission interaméricaine des droits de l'homme, afin de dénoncer l'échec des États-Unis à protéger les trois enfants de leur père agresseur, qui les a assassinés. Ce recours, le premier en son genre, soutenait que « les victimes de violence familiale avaient droit à la protection de l'État contre les actes de violence de leurs agresseurs. »

Si j’ai parlé de ce cas, c’est parce qu’il me paraît intéressant pour ce qui est notre affaire d’aujourd’hui. Premièrement, quand ce garçon, ancienne victime, dit qu’on a fait de lui « une possession plutôt qu’un enfant », il met le doigt sur la douleur qui a été la sienne et qui le marquera à vie. Deuxièmement, en disant ça, en parlant d’un objectif de « possession », il met le doigt sur l’enjeu même des violences domestiques. Troisièmement, ce cas montre quelles sont les victimes de ces violences ; et c’est toujours les personnes qu’on veut rendre ou laisser « mineures », non dotées d’une « majorité », de la vocation à l’autonomie de toute personne humaine, c’est-à-dire, concrètement, prioritairement les femmes et les enfants. C’est ce que montre remarquablement Delphy dans ses études. Quatrièmement, ce cas montre qu’il aurait été urgent d’agir, au moment des faits, pour préserver ces femmes et enfants, mais aussi que l’urgence, du point de vue sociale, existe encore pour tous ces gens. Cinquièmement, cette affaire montre que le combat pour les droits reste nécessaire et urgent pour changer concrètement la donne. Enfin, et c’est le dernier point que je souhaite maintenant aborder, il montre aussi que le rapport aux urgences en ce début de 21ème siècle, les questions posées aujourd’hui quant à la place et aux droits des individus, ne sont plus ce qu’elles étaient avant cet « esprit 68 » brocardé par notre nouveau Président.

Il est de bon ton de dire que nous sommes dans une société individualiste, c’est-à-dire, finalement, une société dans laquelle les individus auraient « d’abord eux-mêmes » pour projet politique. Pour le dire autrement, on a l’habitude de dire que « chacune roule pour sa gueule ». Or, sans nier que chacun ou chacune puisse parfois avoir cette attitude, je ne vois rien de sérieux qui permette de dire que ça deviendrait un projet politique, au sens de « modèle social collectivement souhaité ». Je crois même que l’évènement politique le plus récent, la présidentielle, indiquerait plutôt la volonté forte de se doter d’un projet qui soit vraiment collectif, qui fasse sens pour tout le monde.

Selon moi, et selon d’autres…, c’est l’être social qui explique la conscience sociale. Nous avons des relations sociales qui nous servent à produire notre existence. Nous rentrons, les uns, les unes et les autres, dans des rapports déterminés, nécessaires, des rapports qui correspondent au degré de développement de notre espace matériel. Les rapports sociaux nécessaires au développement de notre société nous font fabriquer nos idéologies, comme par une sorte de justification après coup. Je ne pense pas qu’on puisse expliquer l’histoire uniquement par les désirs et volontés des hommes et des femmes et je crois plus pertinent de rechercher dans les rapports sociaux les raisons ou les causes de nos désirs. Nous sommes finalement les artisans permanents de ce que nous sommes, dans le sens où quand on a fabriqué quelque chose, la première voiture par exemple, en retour, cette voiture nous donne la possibilité de dépasser notre condition de voyageur à cheval… et l’addition de nos dépassements finit bien par tout changer. C’est ce qu’on constate tous les jours.

Dans La Phénoménologie de l'Esprit, Hegel donne une interprétation de la dialectique du Maître et de l'Esclave. Pour lui, le maître ne travaille pas mais « fait réaliser » par l’esclave, donc le maître « vit immédiatement » l'objet consommable : il ne connaît que son aspect passif. Tandis que l'esclave, lui, en travaillant à transformer le monde humain, se transforme lui-même, se réalise et revendique son autonomie au monde, tandis que le maître ne reconnaît plus son monde que dans la reconnaissance qu'en fait l'esclave. Au bout du compte, par le produit de son travail, l’esclave renverse le rapport de domination pour se retrouver dans l'accomplissement de l'égalité.

Le travail, donc, conduit à transformer les structures de la société. Marx disait ainsi, dans Misère de la philosophie : « En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production, la manière de gagner leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. » Je crois bien qu’on est là au cœur de ce processus que j’aurais tendance à appeler « d’individualisation » plutôt que « d’individualisme ». D’autres appelleraient ça un « individualisme positif ». Un processus provenant de notre façon actuelle de « produire de la société » et ne provenant pas spécialement d’une quelconque volonté collective actuelle de « détruire la société ».

La place des dominants et des dominé-e-s est inscrite dans ce système et un schéma de relations sociales. Mais, comme dans la dialectique de l’esclave, le système devient critique, se trouve dans une phase de crise qui amène derrière la restructuration sociale. Les rapports de production finissent tôt ou tard par être contestés, par ne plus être adaptés au développement, par être insupportables pour une part importante de la population : les structures de la société, qui paraissaient immuables, doivent alors changer.

Pour Durkheim, dans De la division du travail social, l'urbanisation, l'industrialisation et l'extension du salariat ont favorisé la multiplication des activités sociales et des métiers : le « travail social » est donc fortement divisé. Les individus se sont libérés de la pression du groupe (moins de conscience collective, montée d'un individualisme positif) et c'est désormais la loi qui régit la vie en société. La solidarité subsiste, mais elle relève davantage des interdépendances entre individus et groupes sociaux.

Voilà, j’en ai fini de monopoliser votre attention, et j’espère avoir su apporter quelques éléments d’appréciation à la question posée par le Collectif Contre-coups qui nous a invité ce soir. Je le rappelle, la question était " L'Urgence au 21ème siècle" : en quoi l'évolution de la société, des moeurs, génère-t-elle une urgence différente ?

J’espère aussi avoir su convaincre les femmes violentées, ici présentes, de la possibilité et du droit qu’elles ont de ne pas subir et de pouvoir dire « non ». C’est un « droit » par « devoir d’humanité » dans une société solidaire où je reconnais « l’autre » comme étant utile et nécessaire à mon propre développement.

J’espère aussi avoir su convaincre tout le monde ici de l’utilité qu’il y d’apporter sans attendre l’aide sollicitée par une femme violentée.

J’espère avoir su trouver les mots qu’il faut pour que les hommes ici présents, mais les femmes aussi, s’interrogent sur la nature des relations qu’ils entretiennent avec leur compagne ou compagnon.

J’espère avoir convaincu les politiques de doter ou soutenir les initiatives visant à répondre à l’urgence humaine et les initiatives visant à répondre à l’urgence sociale. On a effectivement vu, même si j’aurais aimé pouvoir m’attarder sur ce point, que quand une femme est violentée, ce n’est pas qu’elle qui est visée, c’est l’ensemble des femmes.

J’espère enfin avoir montré que ce n’est pas parce qu’on répond à l’urgence d’une personne particulière qu’on ne répond pas en même temps, du même coup, d’un même mouvement aux enjeux de notre époque. Que s’il peut y avoir « discordance des temps de l’urgence », on peut les raccorder.

Merci.

Publié dans Conférences

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